Le point de théorie de la Lettre de la Psychanalyse Corporelle |
Rôle de la région lombaire en psychanalyse corporelle : Exemple Jean-Michel Lasbouygues Kinésithérapeute, Psychanalyste corporel
En quoi l’accompagnement psychique de la personne concerne les professionnels du corps tel que les kinésithérapeutes?
Actuellement les professions de santé sont interpellées par la demande croissante de leur patientelle : celle d’un mieux-être psychologique. Nous, kinésithérapeutes, par le temps que nous passons avec nos patients et par l’intimité relationnelle de nos soins, avons une place privilégiée pour pouvoir observer combien les souffrances physiques et psychiques sont étroitement liées et à portée de main. Conscients de cet état de chose, ne serait-il pas l’heure pour notre profession de se questionner sur cette dimension psychique et de se doter d’une vraie compétence d’accompagnement de la personne ? Cette réponse, attendue de nos patients, ne serait-elle pas bénéfique en termes de qualité des soins ? Ne serait-elle pas aussi, dans son exercice complémentaire et non conventionné, une satisfaction financière pour le kinésithérapeute ? Et puis pour tout passionné du corps et de l’individu, c'est une véritable aventure que d'accompagner une personne à découvrir les évènements culminants et décisifs de son passé. C'est aussi une nouvelle rencontre avec le corps, devenu confident, sauvage, instinctif et qui apporte du sens au delà de l'intelligence. Il n'est plus seulement ce témoin passif de la douleur physique que l'on rencontre dans le soin, il devient le témoin actif de la douleur psychique. Ici c’est un nouveau rôle que nous pouvons avoir et qui ouvre de nouvelles perspectives à nos mains. Pour ma part, je suis profondément convaincu que notre métier va de plus en plus s’ouvrir à cette dimension, complémentaire à notre savoir-faire actuel.
Pour rappel, sur quel principe repose la psychanalyse corporelle ?
La psychanalyse corporelle sollicite la mémoire du corps, qu'elle associe à l'expression verbale. Elle repose sur le principe du lapsus corporel, c'est à dire ces mouvements involontaires, conscients, qui réveillent en nous les images de notre passé. Le lapsus corporel agit comme ces tubes musicaux de notre jeunesse dont l'écoute nous replonge instantanément dans l'ambiance, les gestes, les odeurs précis de cette période de notre existence. C'est en traversant 7 niveaux de lapsus corporels auxquels correspondent 7 couches de mémoire psychique que la personne va, pas après pas, découvrir ce qui lui est arrivé 30 ou 40 ans plus tôt. Plus la personne progresse dans les niveaux de lapsus, plus elle revit précisément ses scènes traumatiques, d'abord de façon symbolique, puis de façon très concrète. La psychanalyse corporelle permet non seulement de retrouver son passé, mais de le revivre intimement, en ne laissant aucune place aux interprétations. Comme vous l’aurez compris, la psychanalyse corporelle n’a pas la vocation ni la prétention d’interpréter à la place des personnes l’origine psychique de leur symptôme douloureux. Elle a la vocation d’accompagner la personne à trouver par elle-même, et à l’aide de son corps, le sens profond des douleurs de son histoire et parfois celles de son corps.
Quel regard la psychanalyse corporelle porte telle sur la région lombaire ?
Pour aborder la région lombaire avec le regard de la psychanalyse corporelle, il me faut introduire une nouvelle notion, celle de la tension lapsusale. La tension lapsusale est une tension corporelle qui produit des lapsus subconscients c'est-à-dire des mouvements archaïques du corps capables de ramener des souvenirs du passé. Cette tension, qui apparaît en début de séance, va se spécilialiser au fur et à mesure que la personne progresse dans les 7 niveaux de lapsus, en deux familles de tension physique qui cohabitent. Ce sont les mouvements d’intensités et les mouvements d’images.
Il y a donc deux familles différentes de lapsus corporels.
Oui, et ces deux familles ont une expression corporelle différente et des rôles différents.
La première famille est celle des mouvements d’intensités. Ils ramènent les informations relatives à la douleur psychique que l’enfant traverse dans sa scène traumatique. Ce sont des mouvements illogiques allant au conflit articulaire et qui sont toujours la trace de l’intensité de cette souffrance. On cherche à se refaire mal comme dans le passé.
Cette intensité douloureuse, intérieure, psychique, est le socle du revecu en psychanalyse corporelle.
La region lombo-pelvienne en est une expression centrale et un vecteur prépondérant. En effet, nous pouvons observer qu’en moyenne, dans 8 cas sur 10, le corps se met dans une posture de lordose lombaire, très inconfortable, souvent douloureuse, qui ramène enfin à la conscience notre douleur originelle du passé, celle qui habite si souvent de manière subconsciente notre présent et qui pollue inlassablement notre capacité à bien vivre. ( cf. photo1)
La région lombaire apparaît donc en pratique comme une zone d’expression majeure et capitale de l’intensité de la douleur psychique traversée par l’enfant au moment de sa scène traumatique. Elle est un foyer de convergence de la douleur psychique.
La deuxième famille est celle des mouvements images. Ce sont des mouvements logiques évoquants des détails de la situation concrète du traumatisme. Ils ramènent à la conscience de l’adulte ce que l’enfant voit, fait et dit dans sa scène traumatique. En quelque sorte, ce sont les éléments concrets du sénario. Nous pouvons citer le cas de Jacques dans un extrait de sa séance. A ce moment, son corps s’exprime dans sa main qui mime un mouvement de préhension. ( cf. photo 2) Puis, peu à peu, ses doigts se crispent intensément, enroulant le poignet dans une hyper flexion douloureuse. Cette augmentation de tension dans son bras va se propager dans l’axe de la colonne vertébrale, mettant à son tour la région lombo-sacrum en lordose. Nous assistons ici au passage d’un niveau de lapsus 6 à 71 qui exprimera d’une part, dans la main, les éléments concrets de son histoire, et d’autre part dans les lombaires, des information relatant la douleur psychique de l’enfant. En effet, durant sa verbalisation d’après séance, il racontera avoir ouvert de sa petite main la porte du couloir, celle qui mène aux chambres du haut, en tournant la poignée ronde car il y a entendu du bruit. C’est à cet instant qu’il tombe des nues devant son père embrassant sa tante (images issues du mouvement de préhension). Sa main s’accrochant alors à cette poignée de porte comme à une « bouée de sauvetage » (douleur du poignet en hyper flexion ) en même temps qu’il prend conscience combien ce secret, qu’il partage désormais, le plonge dans un conflit psychique inextricable (douleur de ses lombaires coincées en lordose), aux conséquences irrévocables sur le couple de ses parents, et dont il ne trouvera comme solution psychique que d’accépter ce mensonge familial en optemperant au regard autoritaire de son père. Il témoignera plus tard dans une autre séance, pliant sous la pression du conflit psychique de cette scène de la petite enfance, qu’il referma sans bruit la porte, redescendit l’escalier sur la pointe de ses pantoufles et alla s’allonger dans son lit, remontant la converture jusqu’au dessus de sa tête, avec la volontée absolue de tout oublier. Il se réveillera un peu plus tard, faisant semblant de se lever à peine. Nous précisons qu’à ce stade de sa progression, ce n’est pas encore tout à fait la fin du revécu, car il découvrira un peu plus tard le monde de son papa et de sa maman. Cette nature d’informations psychiques le réconciliera avec lui-même et avec eux.1 Ainsi l’association de ces deux types de mouvements amène un revécu corporel au détail près de la situation traumatique. D’un côté toutes les images de l’action et de l’autre, toute l’intensité sonore du drame sans laquelle le revécu intime serait impossible.
Une dernière question : à qui s'adresse la psychanalyse corporelle? Cette psychanalyse s’adresse à des personnes en bonne santé psychique qui souhaitent améliorer leur existence. Nos vies ne se déroulent pas de manière linéaire. Le sociologue, tel que Erickson2, parle aussi de cycles de vie. Nous traversons tous des périodes d'épanouissement et des périodes de remise en question. Aujourd'hui, de plus en plus d’hommes et de femmes, le plus souvent autour de la quarantaine, mais aussi autour de la trentaine, sont réveillés par des états d’âme ou parfois des évènements très douloureux, comme un divorce ou la perte d’un emploi. Ils ont alors besoin de trouver un sens à ces évènements, de donner un sens à leur vie. La psychanalyse corporelle est une des réponses à ses périodes de crise, de doute et de remise en questions salutaires. 1. Pour plus de détails, le lecteur pourra se référer au chapitre 4 de l’ouvrage de MONTAUD, B., et DURET, J.-C., Allô mon corps... fondements de la psychanalyse corporelle, Saint Nicolas de la Balerme, Edit'as, 2005. 2. LEVINSON, D., The seasons of a Man's Life, New York, Ballantine Books, 1978.
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